Lire Ismaïl Kadaré sur la Discorde en Albanie… 

Je viens d’achever de lire à Ksamil, sur la Riviera albanaise, l’essai littéraire d’Ismaïl Kadaré : La Discorde. L’Albanie face à elle-même. Kadaré l’a écrit de 2010 à 2012 ; entre l’été et l’hiver ; entre Paris où il a choisi de vivre et Tirana, capitale de son pays. J’ai lu La Discorde en quelques jours au cours desquels, en voyage de noces, j’ai sillonné l’Albanie de long en large, de la ville à la campagne, de la plage à la plaine et à la montagne, du siège du gouvernement à la Riviera du Sud-Ouest en passant par Korçë, au Sud-Est, la capitale de la Renaissance albanaise. J’ai lu et j’ai observé. J’ai eu parfois l’occasion d’échanger, en français ou en anglais, avec des Albanais. La lecture de Kadaré me fut comme un voyage dans le voyage. Elle m’a fait comprendre que l’Albanie constitue, entre la Grèce et la Serbie et de façon inséparable avec ces deux nations, cette péninsule balkanique tout à a fois sentinelle et lieu d’échange entre le monde Européen et le monde Ottoman. De cette péninsule balkanique où l’Albanie occupe une place centrale, Kadaré nous offre une superbe analyse sous la forme d’un chatoyant tableau littéraire “ (…) de ce qui entre Albanais éclate le plus facilement du monde : la discorde. ”  

Skanderbeg

Aux yeux de Kadaré, l’Albanie sera européenne ou ne sera pas. Empêchement dirimant à ce défi, le fait historique que la question de l’appartenance forme une pomme de discorde du peuple Albanais. Kadaré place, au cœur de son travail, Gjergj Kastrioti Skanderbeg, le héros anti-turc du 15ème siècle. Skanderbeg, noble Albanais de Krujë, pris en otage, converti, éduqué et promu par l’Ottoman, se retourne contre lui, dans sa quarantaine, au sommet de sa gloire. Chef de guerre, il rejette l’Islam, libère entre 1443 et 1477 de grandes parties du territoire albanais, unifiant sous son commandement hardi la résistance aux visées impérialistes turques. Voila l’avançée des Sultans arrêtée pour un temps. C’est la fameuse ” Action de retardement albanaise”, protégeant l’Europe, se prolongeant, cas unique, sur  34 années. Ces trois décennies de résistance inventent et légitime en quelque sorte la nation albanaise, construisent et affirment sa force et son rôle historique, pour l’Europe; contre l’Ottoman.

Discorde

Tout à un temps. Les Albanais ne sont pas, sur le long terme, un adversaire de taille pour l’Empire. Suivent six siècles d’asservissement à ce dernier. C’est la nuit albanaise. L’oppression ottomane sera d’abord politique, sociale et économique, mais aussi linguistique (interdiction de la langue albanaise) religieuse (conversions à l’Islam). La résistance de Skanderbeg, ce sera l’espoir de l’aube albanaise à venir: il se crée un mythe identitaire qui va perdurer, cheminer souterrainement. Une communauté imaginée, devenue enfin réalité, dont le symbole éclatant sera la renaissance au 20 ème siècle de la langue albanaise littéraire. Celle-ci ressuscitera, sortira du tombeau turc, basée sur l’alphabet latin… 
Kadaré s’appuie sur les textes des écrivains et des poètes albanais, notamment la littérature épico-lyrique, pour retracer le cheminement séculaire de cette construction. Un cheminement au cours duquel la discorde se nourrit de l’affrontement entre d’une part les partisans d’une Albanie appartenant à l’Europe et d’autre part les partisans d’une Albanie située au sein de la zone d’hégémonie de l’ancien Empire Ottoman. L’affrontement est résurgent. Il existait sous le joug ottoman, sous les occupations fasciste et nazie, sous la dictature bureaucratique d’Enver Hoxha. Il émerge à nouveau dans l’Albanie aujourd’hui, reconnue candidate depuis le 27 juin 2014 pour faire partie de l’Union Européeenne.  

Unité

Kadaré prend bien soin de souligner que l’identité albanaise transcende la diversité ethnique et religieuse de la nation, la summa divisio des Croix et du Croissant née de l’occupation turque . Un musulman, Ismail Qema Vlora, assisté d’un catholique, fondera l’Etat Albanais, indépendant, le 28 novembre 1912. L’Albanie repose sur un pacte interconfessionel : la reconnaissance et l’acceptation de la religion de l’autre. Ce pacte s’est traduit par la protection des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, la ligne de partage entre partisans et adversaires de l’entrée de l’Albanie dans l’Union Européenne ne passe pas par les croyances. La ligne de démarcation, c’est celle qui oppose d’une part les démocrates et d’autre part les partisans de la corruption, de la gabegie mafieuse et des fondamentalismes de tout poil. 

L’essai de Kadaré offre une grille de lecture précieuse de l’Albanie contemporaine. La question que je me pose, en refermant son ouvrage : Quelle place l’Albanie saura-t’elle trouver entre passé et futur, face aux Europes de l’Ouest et de l’Est, face à la Turquie, face aux voisins balkaniques, face à ses démons internes, face à elle-même ? 

Ismaïl rentrera-t’il un jour au pays ? 

Ismaïl Kadaré, La Discorde. L’Albanie face à elle-même. Essai littéraire, Fayard, 2013. Traduit de l’Albanais par Artan Kotro. 

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